L'Agneau Carnivore
Auteur Agustin GOMEZ-ARCOS Lecture septembre 2003
Edition Roman/Stock Création Fiche septembre 2003
Parution 1975

 

Origine Espagne (écrit en Français)
Traduction  
 


Je t'aime parce que tu es à moi. [...] Je t'aime parce que, lorsque tu me regardes. [...] je me sens un héros. [...] Je t'aime parce que je te sens capable d'aimer quelqu'un d'autre, et pourtant, tu n'aimes que moi.
A. Gomez-Arcos. L'agneau Carnivore.


"Je" (le narrateur - on ne saura son prénom qu'à la dernière ligne du roman !) reçoit un télégramme laconique de son frère Antonio, expatrié en Amérique depuis 10 ans, alors que lui-même a quitté l'Espagne pour l'Angleterre puis la France. Ce télégramme lui dit "je rentre à la maison". Alors il se précipite vers la demeure ancestrale pour y attendre celui qu'il aime le plus au monde, Antonio. Pendant cette attente, il raconte son passé à ce frère qu'il aime et qu'il attend.
Ce n'est que le 16è jour après sa naissance que "Je" a ouvert les yeux, et les a plongés droit vers ceux de son frère, méconnaissant tous les autres assemblés à son chevet, dont sa mère. Celle-ci, déçue de ne pas avoir accouché d'un monstre, alors même qu'il n'était déjà pas désiré, le délaisse. L'enfant est alors pris en charge par son seul frère qui lui apprendra tout de la vie, ou presque, y compris l'amour, dans tous les sens que peut prendre ce mot.
Quand Antonio est sorti, "je" erre dans la grande demeure familiale, trouve des cachettes d'où il espionne la vie de la maison. Elle, maman (Matilde), névrosée, recluse dans cette grande bâtisse dont toutes les fenêtres sont cloîtrées, pour être comme "sa tombe", et qui passe son temps à téléphoner aux "invisibles". Papa, ou du moins, cette présence muette et indifférente, cette odeur de tabac, ce bruit de voix radiophonique, qui sortent du bureau par la porte entrouverte de cette pièce inaccessible. Et Clara-bonne, la seule qui mette de la lumière du jour dans sa cuisine, et qui s'occupe de toute l'intendance. Petit à petit, aux détours des conversations, il commence la reconstitution d'un puzzle, la résolution d'une énigme : comment tout ce monde en est arrivé là.
Une rencontre inopinée de "je" avec "papa" amène "elle, maman" à se préoccuper de son éducation : il doit rattraper son retard et aller au lycée. L'enfant "malade" et délaissé est donc guéri ! Mais en Espagne franquiste, pour entrer au lycée il faut être baptisé et communié. On lui donne donc à la fois un précepteur et un catéchiste (confesseur de sa mère). L'un ex-révolutionnaire, l'autre inquisiteur franquiste ; il découvrira bien vite que si leurs discours diffèrent quelque peu, leurs méthodes sont les mêmes.
Et puis il y a toujours Antonio qui lui enseigne tout ce qu'on n'enseigne pas, qui lui fait découvrir des mondes incroyables, qui le protège des peurs des autres. Ce moment de sa vie est celui de la découverte de l'existence d'un monde au-delà les murs du jardin de la maison.
Et il continue alors, peu à peu, de réunir les pièces du puzzle. "Je" découvre que "papa" fut Carlos, vaillant gaillard, dynamique et républicain, brisé par la victoire du franquisme, que "elle, maman" fut une belle jeune fille, amoureuse au point de braver la société et de briser les barrières sociales, qu'il y a eu Clara et Juan. La lente agonie du père, et la confession époustouflante de sa mère lui apportent des pièces supplémentaires. Le puzzle sera achevé par Clara-toujours-là après le décès de Matilde et le départ d'Antonio, marié à une blonde, riche et américaine.
C'est alors l'exil forcé, suite à la faillite familiale. Le retour au pays après le télégramme d'Antonio. L'attente et la narration. Puis Antonio est là, avec sa femme, blonde et américaine, l'histoire peut finir... mais ... comment ?



L'Agneau Carnivore sent le livre culte ; c'est un roman d'une richesse étonnante. Et comme toujours dans ces cas-là, c'est tout ou rien. Soit on adore, soit on exècre.
L'écriture de Gomez-Arcos est assez particulière (et pourtant elle semble rapidement familière), passant d'un phrasé bref et concis à de longues tirades complexes. Pourtant le style est toujours direct, malgré une syntaxe parfois proche de celle de Genêt (lors des longues phrases). Même si sa lecture n'est pas toujours facile, L'Agneau Carnivore est agréable à lire. L'auteur fait preuve de bonnes idées littéraires (le très marquant "elle, maman", le répétitif Clara-adjectif, etc.), et un Français irréprochable et varié : bien des écrivaillons nés francophones pourraient en prendre exemple !
En plus de cette richesse linguistique, L'Agneau Carnivore abonde d'idées et de sujets. Bien sûr les fils porteurs du roman sont les liens étranges et les traumatismes de cette famille, traumatismes issus en partie de l'Histoire espagnole du 20è, mais aussi des espoirs et des déceptions de jeunesse qui marquent les adultes et qui se répercutent sur leurs enfants. On y trouve aussi une réflexion profonde sur l'amour, sur la famille, sur l'homosexualité et l'inceste, sur les rapports église/religion, sur la politique et la dictature, sur les rapports humains, en général. Ce livre contient à lui seul un "Maman" de B. Montenat, un "La Douceur" de Ch. Honoré, et certains côtés (pensées sur relations Eglise/religion) du "Plongeon" de O. Delorme, et bien plus encore ... A lire d'urgence quand vous aurez fini "Le Jardin d'Acclimatation" de Y. Navarre.

Un peu plus sur le roman :
Tout au long du roman, le narrateur, témoin et acteur de ce drame, nous emmène, au gré de son enfance quasi solitaire et de son adolescence, sur les sentiers de plus en plus escarpés de ses sentiments et de ses pensées.

Tout d'abord, Il crie sa volonté de vivre, malgré le refus d'amour maternelle "C'est à partir du moment où elle, maman, m'a dit : "Je ne t'ai pas voulu" que j'ai entrepris de remonter dans mon passé larvaire et commencé d'y voir clair. La rancune était née du jour où mon foetus avait trop gonflé, l'empêchant de se pencher élégamment sur son damné rosier. [...] J'ai donc décidé, depuis l'éclatement du plaisir paternel, de m'affirmer, contre son (de sa mère) gré, comme une mauvaise herbe".

Les rapports "je" / "elle,maman" sont affirmés d'emblée mais évolueront au cours du roman avec la transformation de l'enfant en adolescent, mais aussi avec la névrose de plus en plus profonde de "elle, maman". Cette façon de toujours nommer sa mère "elle, maman" participe à l'exposé de cette haine explosée et de cet amour désiré. Après une peur panique de se retrouver seul n'avoue-t'il pas "Et si je rentrais dans la maison et criais "Maman" pour la première fois de ma vie ?". L'évolution des rapports mère/fils se développe en un long combat d'amour et de haine (amour contrarié que l'auteur appelle "désamour"*), jusqu'à ce qu'adolescent "je" comprenne l'origine du traumatisme de sa mère et de l'apathie de son père, et qu'il s'agit dans les deux cas d'un rêve parti en fumée... un rosier jaune et une révolution manquée.
Le caractère ambigu et contradictoire de Matilde, ses sentiments pour "l'autre" (son unique fils étant Antonio et lui seul) sont subtilement distillés tout au long du roman. Elle n'aime pas "je", ce fils "imposé", mais pourvoit tout de même à ses besoins avec luxe, et participe à son éducation "en un sens tout à fait contraire à la normale. Ni papa, ni Antonio ne s'accordaient à son univers. Mais elle sentait que, dans le manque d'amour, nous pouvions établir entre nous de profonds sentiments de haine. [...] Et si elle avait demandé [...] de s'occuper de mon éducation, ce n'était pas à dessein de me fournir un bagage pour l'avenir, mais pour m'approcher sans être pour autant obligée d'établir entre nous des rapports de mère à fils."

Les rapports avec "papa" sont moins conflictuels : une fois et une seule le narrateur utilisera la forme "lui, papa " pour en parler. Ce père est totalement absent de la maison, reclus à tout jamais dans son bureau, pièce inaccessible pour l'enfant. En revanche, "je" découvre vite qu'autrefois "papa " fut un autre : Carlos, complètement différent de cet être absent. Carlos, fantôme qui erre dans la grande maison, dont chacun parle à mots voilés et que tous ont aimé par dessus tout.
Ce trio familial (papa, elle-maman, et je) n'est pas sans faire penser dans une certaine mesure à celui de "Maman" de Montenat.

Et puis il y a Antonio, son frère de 6 ans son aîné. Sa passion, son amour ; qui lui voue en retour une admiration et un amour sans limite : "J'ai eu mon premier orgasme [...] tout cela dominé par le visage-dieu de mon frère. - Tu sais que tu es mon dieu ? - Je sais que tu es mon dieu. Qui a questionné ? Qui a répondu ? Impossible de dire. Les mots de chacun se formaient dans la bouche de l'autre. Nous les prononcions et les entendions de l'intérieur." Si Gomez nous épargne le sordide et les descriptions faciles, en revanche, comme Ch. Honoré (La Douceur), il appelle un chat un chat, sans fausse pudeur. Ainsi, les relations entre les deux frères sont parfaitement explicitent, mais subtilement distillées dans une écriture précise et fine. Evidemment "elle, maman n'était pas dupe de tout ce qui se passait entre Antonio et moi, et se foutait pas mal de nos relation sexuelles, mais elle ne pouvait pas supporter l'univers d'amour dans lequel mon frère m'abritait", Ainsi Matilde avoue au cours d'une conversation avec Carlos "Ils forment le seul noyau familial de la maison., le seul couple... avec tout ce que cela comporte".

Et puis vient le jour de l'ouverture au monde extérieur. A 13 ans ! "13 ans enfermé dans un monde clos. [...] Ce monde, je le connaissais. Il y avait l'univers passionnant de maman, les bras de mon frère, l'absence de papa, la compagnie de Clara. [...] Mais l'autre monde, l'extérieur, qui le connaissait ?" La découverte de ce monde extérieur qui lui apportera encore des pièces de son puzzle et lui permettra d'élucider l'énigme des traumatismes de cette maison déchue.

Le narrateur en profite pour égratigner Franco et les régimes totalitaires, l'Eglise catholique et ses inquisiteurs.
Franco est décrit comme "petit, gros, paré de cordons, de médailles et d'épées, le visage sans noblesse, [...] parfaitement minable sur son cheval." et la dictature comme un monde "sans bruit intérieur. Derrière les conversations des vieillards, les cris des enfants, les prières des mendiants, les ordres des policiers, il règne le silence. Comme si ces paroles, ces cris, ces prières, ces ordres n'étaient pas vrais. [...] Ce ne sont que des apparences. Pas un monde. Et surtout pas un univers."
Et l'Eglise apparaît comme la négation de dieu. Son catéchiste n'ayant "jamais réussi à me faire connaître Dieu, et je ne pense pas que cela ait fait partie de ses préoccupations. [...] L'Eglise était sa mission. [...] De lui j'ai appris que si on appartient à l'Eglise, on n'a plus besoin de Dieu pour vivre [...]. ... le catholicisme (m'a) enfin fait comprendre que Dieu n'existe pas". Le confesseur de sa mère ne lui confie-t'il pas : "Dieu est amour [...] mais il est haine aussi [...]. Si un jour tu hésites entre chercher son amour ou éviter sa haine, évite sa haine. Et pour cela, reste au sein de l'Eglise : c'est le seul moyen efficace d'y parvenir. [...] ...l'amour de Dieu est gratuit, mais sa haine coûte cher." Qui pourrait aimé un tel Dieu ? Et pourtant c'est bien celui-là qui a participé à tant de massacres et d'horreurs par le passé... Qui pourrait adopter une religion où "le Bien [...] est toujours en train de se plaindre de l'attirance et du pouvoir du Mal, mais qui ne fait jamais quoi que ce soit pour y apporter remède."
Son éducation civile et son initiation religieuse dispensées par deux "enseignants" extrémistes opposés mais utilisant les mêmes méthodes ("Jamais je ne suis arrivé à comprendre comment, se détestant comme ils se détestaient, ils arrivaient à un accord si parfait entre leurs méthodes de travail et leur application.") et poursuivant le même but "s'imposer", lui apporte des pièces supplémentaires pour résoudre l'égnime de sa vie et le préserve des idéologies pernicieuses et destructrices des 2 précepteurs.

Le puzzle est réconstitué. Il ne reste plus qu'à attendre Antonio qui aura le choix difficile entre le conformisme (sa femme et le confort matériel), et l'amour honnis, mais amour sublime (son frère et l'aventure).
Pour "je" c'est LA question de vie ou de mort.... Z !

* Ce néologisme me fait penser à une réflexion de Georges Steiner qui disait "Parfois il manque des mots dans la langue française, par exemple "décréer" qui est une étape plus extrème que simplement détruire".



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L'avis de nos lecteurs :

- Eyet-Chekib Djaziri, Paris, mars 2004.

Je rejoins l'avis enthousiaste de Homo.Libris sur cet ouvrage. Il m'a été offert en 1976 alors qu'il venait tout juste de paraître. J'étais jeune et le choc que j'ai reçu à cette lecture a été violent. Peut-être le désir d'écrire à mon tour des romans est-il venu de l'audace que j'ai perçue dans les phrases d'Augustin Gomez-Arcos. Je ne saurais être précis sur ce point mais en tout cas seuls certains romans de Céline m'ont ébranlé par la suite à ce point. Augustin Gomez-Arcos est un grand, et dommage que son décés et les hommages qui lui étaient dûs aient été totalement occultés par la disparition d'une grande dame de la chanson survenue au même moment : Barbara.

- Franck (34a), Rennes, avril 2004.

J'ai lu ce livre il y a quelques années et je reste toujours aussi marqué par son originalité, sa vérité, sa force, sa lucidité, sa beauté, tout cela sur fond d'Espagne franquiste, de religion, d'hypocrisie, de non-dits, d'amour, de haine... Un roman-clé dans ma vie de lecteur. Agustin Gomez Arcos est un vrai écrivain, pas suffisamment remarqué à mon sens. Le reste de son oeuvre est également à lire.

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